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Vous avez dit créativité ?

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Une ressource à évaluer, ses rapports avec le haut potentiel - Retour sur le colloque du 10 avril 2018

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Douance, Scolarité

Professeur de psychologie, Todd Lubart est directeur du Laboratoire Adaptations Travail-Individu (LATI) de l’université Paris Descartes. Il s’intéresse à la créativité, et nous en parle à l’occasion du colloque international Compétences et Difficulté des enfants à haut potentiel, tenu le 10 avril 2018 au grand amphi de la Sorbonne. Son intervention : La créativité - une ressource potentielle à évaluer et développer pour l’enfant dans son environnement scolaire, familial, social et thérapeutique.

De quoi parle-t-on ?

C’est une partie de notre héritage, nous sommes des êtres de création.
L’invention d’outils de chasse il y a 2 millions d’années démontrent déjà de telles capacités. Les traces laissées par les activités des homos sapiens il y a 40 mille ans nous valent cette appellation de Lubart d’Homos Creativus.

Parce que l’intelligence est corrélée à la créativité, comme l’activité d’un expert à celle d’un inventeur. La créativité, c’est la capacité à créer un contenu qui soit à la fois utile et esthétique. Ce lien a fait l’objet de mesures, notamment dans le cas du haut potentiel [1]. L’histoire a montré que l’enfant se sert de sa créativité à différents degrés et portée. On les retrouve à différents moments de l’histoire à des stades divers, allant du développement personnel à l’accomplissement sociétal. Todd Lubart en reconnaît 4 stades qu’il nomme :

  • micro « c » pour parler d’une idée créative pour l’enfant au service du développement cognitif et personnel
  • mini « c » pur une production créative reconnue dans son milieu social (famille, école)
  • pro « c » pour une production créative reconnu dans un champ professionnel
  • big « C » pour une manifestation créative éminente reconnue dans le champ professionnel et par la société (par exemple Mozart).

Les ingrédients et la dynamique

Ingrédients du potentiel créatifOn ne peut pas distinguer conceptuellement le haut potentiel académique et le haut potentiel créatif. Mais dans les faits, on peut observer deux profils distincts. Il faut avant tout considérer les ingrédients de la créativité que sont

  • les activités mentales liées à la connaissance à travers le langage, la mémoire, le raisonnement...(la cognition)
  • l’impulsion dirigée en faveur de l’action (la conation)
  • les émotions propres à l’individu
  • l’environnement familial, scolaire, local...

Un processus en mouvement

Mais il faut aussi considérer la créativité dans sa dynamique. C’est le processus créatif, que Lubart définit comme la mise en action du potentiel créatif en une production.
Lubart donne un exemple de ce processus dans la téléphonie, l’invention du mobile résultant de la perception fine des changements sociaux à l’égard du téléphone. Il est parti du constat d’une baisse de fréquentation des cabines publiques, il fallait alors trouver le moyen d’inverser la tendance.
La cognition créative représente ce type de pensée permettant la détection de signaux faibles et la production de réponses adaptées.

Deux temps

Divergence et convergence. Voilà qui résume bien les deux temps du processus de création. Les deux phases qui fondent le geste créateur se trouve donc dans cette réalité.

  • La première, c’est l’exploration de l’espace conceptuel, la divergence.
  • La seconde, c’est l’intégration des éléments vers un même résultat, dans le mouvement inverse au premier, appelé la convergence.

La question de la mesure, toute une EPoC !

Reste alors maintenant à résoudre la question de la mesure des capacités créatives, au même titre que celui des capacités cognitives académique avec les échelles de Wechsler. Nous voici au coeur du travail de Lubart et de son équipe, à travers l’outil de mesure EPoC pour Évaluation du Potentiel Créatif.

Un peu d’histoire

Il s’agit d’une batterie de tests développée entre les années 2000 et 2010 dont les premières hypothèses de travail se sont attachées à répondre à ces questions :

  • Cherche-t-on à mesurer le potentiel lui-même, ou son accomplissement ?
  • De même, la mesure s’effectue-t-elle par domaine ou selon un facteur général de créativité ?
  • Enfin, l’objet de la mesure doit-il porter sur une performance ou sur une auto-évaluation ?
    D’abord développés dans les domaines graphiques et en français en 2011, ces tests se sont internationalisés en 2013 et étendus aux domaines de la créativité sociale, mathématique, scientifique, musicale et kinesthésique. Ce parcours a permis une étude internationale en 2015 portant sur 10 pays de l’OCDE [2].

Les choix

Nombres : comvergence-intégration - Le test de la calculette sous EPoCLes enfants sont mis en situation de création à travers des productions (dessin, composition littéraire...), l’outil évalue un potentiel créatif. Le sujet testé, enfant ou adolescent, s’engage dans le processus de création. Il met en oeuvre sa pensée exploratoire-divergente et intégrative-convergente, selon les tests, ce qui permet à l’équipe de mesurer les ingrédients et la dynamique vus plus haut : motivation, prise de risque, émotions... . Les tests, structurés par domaines d’activités, comportent des familles d’épreuves qui appartiennent aux compétences verbales ou graphiques.

Un exemple de mesure de la de pensée convergente se trouve dans l’épreuve dite de Nombre-séquence intégrative. Il s’agit de produire un maximum de séquences mathématiques à l’aide d’une calculette pour trouver un nombre donné en un temps limité (voir l’image Nombres : comvergence-intégration). Par exemple : trouver toutes les combinaisons de chiffres et d’opérations entre eux donnant comme résultat le nombre 8, en 10 minutes. On s’intéresse ici à la quantité de réponses, mais aussi à leur originalité. Ainsi, sur l’ensemble des enfants soumis au test, de 1 à 54 idées ont été trouvées, soit 13,5 idées en moyenne avec un écart-type de 8,7. Réponse parmi les plus fréquentes : 5+4-1=8. Réponse parmi les plus rares (moins de 1% de l’échantillon) : (2+6)*2-8=8.]]

Le schéma des scores dans EPoC pour les 4 indices
Puisqu’il s’agit de comparer le potentiel créatif et cognitif, l’échelle de notation d’EPoC adopte l’étalonnage Wechsler. Les 4 indices mesurés croisent les capacités graphiques et verbal, de pensée convergente et divergente, soient :

  • DG est l’indice graphique divergent
  • DV est l’indice verbal divergent
  • IG est l’indice graphique intégratif et
  • IV est l’indice verbal intégratif.

Chaque épreuve est associé à l’un de ces 4 indices. La structure totale totale de la batterie EPoC est modélisée en un graphe. Modélisation d'EPoC

Un haut potentiel créatif se situe à 130 pour faciliter la superposition des mesures et établir des corrélations [3] entre haut potentiel intellectuel et le haut potentiel créatif. Les coefficients qui les expriment montrent une corrélation qui, bien que modérée, confirme un certain rapport entre le QI Total mesuré sur les échelles de Wechsler et l’indice graphique convergent du potentiel créatif sous EPoC. Il en va de même pour la vitesse de traitement dans la mesure du potentiel intellectuel en lien avec ce même indice graphique convergent. Un lien un peu plus lâche, existe également entre l’indice de compréhension verbal des échelles de Wechsler et l’indice verbal intégratif sous EPoC. Pour les plus curieu-x-ses, je vous reporte ici le tableau complet des coefficients de corrélation EPoC / WISC4 :

EPoC et ses liens avec les scores du WISC 4
DG DV IG IV
ICV 0.14 -0.16 0.21 0.26
IRP -0.24 -0.07 0.11 0.06
IMT -0.15 -0.07 0.19 0.09
IVT -0.23 0.13 0.28 0.10
QIT -0.14 0.07 0.28 0.21

Et voici à quoi ressemble un profil sous EPoC. Cette illustration montre un exemple de profil graphique, sur les 4 indices.Exemple de profil graphique sous EPoC

La création à l’école ?

Comment tenir compte du potentiel créatif à l’école ? C’est LA question qui donne sens à cette belle recherche. Je vous avoue être un peu restée sur ma faim, peut-être que le temps venait à manquer pour cette conférence-ci. Nous avons néanmoins évoqué les tentatives pédagogiques à travers Freinet ou Montessori, par comparaison aux méthodes classiques.
Quoi qu’il en soit, pour Lubart, la valorisation de ce potentiel passe par l’usage des outils de mesure. Ceux-ci favorisent l’émergence d’une prise de conscience, et en initie le développement dans l’institution scolaire. Les projets de groupe et l’encouragement de la coopération entre élèves ne pourront qu’aller dans le bon sens.
La créativité peut aussi s’éduquer par voie d’enseignement.

  • par l’éducation aux techniques de pensées créatives,
  • par la mise en place d’activités permettant de développer les ressources cognitives, conatives (ou motivationnelles) et affectives.
  • et par l’organisation de l’environnement de la classe à dessein.

Visuel de l'application web Creative Profiler Il faut aussi noter l’existence de ressources web dédiées aux enseignants. Todd Lubbart propose la très graphique Creative Profiler [4] ! L’interface offre une démonstration interactive de l’outil et de ses mesures et permet son utilisation en créant un compte. On en regrette seulement la technologie obsolète, non universelle (et de fait non conforme aux exigences d’accessibilité du web).

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PS

Bibliographie :

  • Psychologie de la créativité (2e edition) - Lubart, Mouchiroud, Tordjman & Zenasni
    Ed Armand Colin, Paris 2015
  • EPoC : évaluation du potentiel créatif - Lubart, Besançon & Barbot
    Ed Hogrefe, Paris 2011 (il s’agit du test en lui-même)
  • La créativité chez l’enfant - Besançon & Lubart
    Ed Mardaga, Bruxelles 2016

On peut aussi lire cet article de la revue Recherche et Education de Maud Besançon, Baptiste Barbot et Todd Lubart, d’octobre 2011
https://journals.openedition.org/rechercheseducations/840

L’accès à l’application web Creative Profiler : http://www.creativeprofiler.com


mardi 19 juin 2018
Crédit image en tête de ce billet : Alexandr Ivanov - Pixabay

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Notes de bas de page

[1Le LATI illustre la relation entre capacités académiques et créativité sur une courbe, qui montre néanmoins un drôle de contre-exemple dans le cas des plasticiens, pour qui le potentiel créateur décroit en proportion du temps passé dans les études supérieures !

[2Organisation de Coopération et de Développement Économique

[3Ce calcul passe par l’établissement d’un coefficient de corrélation. C’est un chiffre situé entre -1 et 1 qui exprime le lien plus ou moins fort qui existe entre deux variables : plus le chiffre issu de ce calcul est proche de l’un de ces 2 chiffres, plus la corrélation est forte, en proportion ou proportion inverse. Plus le chiffre se rapproche de 0, et moins le lien est fort. Diapo 102201

[4Visuel de l’application web Creative Profiler - Copyright Pierre Berloquin - Crealude